Volodia Piotrovitch d'Orlik
Jean-Marc Vallée avait réalisé C.R.A.Z.Y. en 2005, film à succès, incarnant les personnages stéréotypés, drôles et touchants d'une famille québécoise des années 60-70, tiraillée entre le conservatisme catholique et l'idée d'une libération morale. Il avait réussi à réaliser un film de genre – typiquement indépendant, basé à première vue avant tout sur l'intrigue, sans grand intérêt esthétique excepté une couleur très vintage – tout en installant derrière cette vitrine un véritable fonds de questionnements.
Café de Flore, son nouveau film, est d'une grande mièvrerie, d'un grand pathétique et d'une grande formalité. Pourtant, sa mièvrerie est sa force, son pathétique son originalité – quant à sa formalité, elle n'a aucune excuse.
Tout d'abord, l'intrigue : elle est double : Antoine, DJ montréalais à qui la vie sourit, révèle petit à petit de grandes douleurs en lui et dans son entourage ; Jacqueline est une jeune parisienne dans les années 60 qui accouche d'un enfant trisomique, qu'elle va élever avec beaucoup d'amour et sans crainte du regard des autres. Au début, les deux histoires s'emboîtent mal, sans rapport aucun. Pourtant, plus le film avance, plus on sent tout de même que des analogies entre elles vont advenir ; il est également vrai que dans la progression du film le rapport de force entre les deux s'inverse : l'histoire d'Antoine n'a d'abord aucun intérêt tandis que Jacqueline passe par des étapes cruciales, autant pour elle que pour son enfant , qui éveillent le spectateur, une sorte de récit initiatique ; à partir du milieu du film la dramaturgie devient plus complexe dans l'histoire montréalaise tandis que Jacqueline a fait ses choix et se répète derrière la caméra. Le rapport entre les deux histoires, que l'on sent poindre à mesure que le film avance, n'éclot concrètement qu'à la fin. Or le rapport est encore une fois déséquilibré, en fin de compte inversé : le mysticisme New Age se trouve dans l'histoire contemporaine, qui acquiert donc une certaine puissance, devenant intrigante, étrange, allant vers l'irrationnel, et repoussante ou non cette histoire prend donc une nouvelle dimension, remplaçant l'autre dans son penchant initiatique (première consultation de la medium par l'ex-femme en totale reconstruction, couple qui traverse sa première crise) ; tandis que l'autre récit continue dans sa chute d'intensité dramatique commencée à la moitié du film.
Comme tout film qui veut mêler deux histoires, Café de Flore est très dense en évènements dramatiques. Le film joue sur deux histoires antagonistes : antagonistes en elles-mêmes, et antagonistes l'une par rapport à l'autre : c'est le chaos dans la vie a priori paisible d'Antoine ; c'est la lumière et l'espoir dans la vie de Jacqueline, qu'on pourrait penser tragique. Les deux récits n'ont donc rien à voir, s'opposent complètement, et pourtant les transitions s'effectuent. Par quel biais ? Par la musique ! C'est le grand thème du film, et le seul thème original abordé par le film. Le morceau que l'on retrouve dans les deux histoires a le titre du film. Ce qui est original, c'est que la musique est abordée d'un point de vue commun à tout un chacun, et pourtant rarement vu au cinéma : la musique en tant que lien sensoriel qui nous lie à la mémoire, au souvenir. Chez Antoine, ce morceau est lié à l'adolescence, lorsqu'il est tombé amoureux de la fille qui deviendra sa femme et dont il s'est séparé voilà deux ans ; Antoine vit de la musique, et la musique le fait vivre, influe fortement sur son humeur – tristesse et mélancolie ou bien retrouvailles de la confiance en soi et de l'espoir. Elle est intimement liée à la construction de sa personnalité. Chez Jacqueline, la musique désigne la joie, l'oubli des soucis. Son enfant trisomique ne manque pas une occasion pour mettre en marche le tourne-disque, ou pour danser sur ce morceau à l'école. Le garçon se construit grâce à la musique, grâce à la joie qu'elle lui procure – et la joie de l'enfant fait celle de la mère. La question de la musique est donc abordée d'une manière très frontale, très terre-à-terre, qui pourrait évidemment tourner le film au ridicule – « c'est un peu mièvre » - si justement ce n'avait été fait d'un point de vue original – le premier point original du film –, ce qui sauve le film, lui donne un intérêt, et revigore un peu ses personnages.
Le second point original dans Café de Flore est la révélation finale. Le lien entre lez deux histoires n'est pas direct ; il est irrationnel. On pourrait dire fantasmé, si l'on n'avait pas compris que Jean-Marc Vallée ne fantasme pas du tout sur la question de l'ésotérisme : il est très sérieux, autant que la médium dans le film semble réellement adroite dans son domaine. Cette révélation est donc très surprenante, et laisse pantois : on ne sait d'abord à quel degré la prendre avant de constater que le film ne nous présente que le premier. C'est ce premier degré constant qui est à la fois atterrant et puissant : plus le film passe près du ridicule plus il acquiert une force supérieure.
En fin de compte, quand il fait preuve d'originalité, de personnalité, il nous échappe un peu, et sa fadeur, que l'on croyait tenir entre nos doigts pour la broyer à la sortie de la projection, s'est également en partie envolée. On sort déconcerté, moins par certaines émotions pathétiques que le film tente de faire passer avec ses nombreux ralentis répétitifs sans saveur, que par cette sensation de maîtriser – mépriser – ce qu'on voit pendant le film alors qu'ensuite conséquente est la matière volatilisée.
Le rythme rapide permet a priori de ne pas ennuyer le spectateur. Le montage est sec, rares sont les plans qui dépassent les cinq secondes, et même quand aucun personnage n'est mouvant la caméra ne demeure pas fixe : tout cela pour créer de l'agitation, du bouillonnement. On peut aussi penser qu'il se sent parfois encombré de sa caméra ; qu'il ne sait pas tellement quoi en faire : formellement, Jean-Marc Vallée n'a aucun parti pris, à part celui du formalisme. On peut croire qu'être formel permet de ne pas prendre de risque ; pourtant, cette caméra mouvante et formelle, qui aboutit à des plans parfois inutiles et esthétiquement hideux, bref ce parti pris de ne pas prendre de parti, est-ce qu'à la fin cela ne dessert-il pas le film – en le rendant par exemple ennuyeux car de son rythme rapide seule une frustrante répétition visuelle surgit, chaque nouvelle image réduisant la puissance de la précédente ?
Café de Flore ne mérite donc pas de grandiose éloge. De trop importantes maladresses jonchent le film – ralentis, plans interminables sur des personnages en pleurs, caméra mouvante sans raison, rythme artificiel, empathie nauséabonde avec certains personnages – et pourtant de subtils instants illuminent le film, le rendant regardable et finalement, ce qui est le comble pour un film si formel, étrange.
Liste des gagnants pour la saison 2010/11
Le ury présidé par Christophe Chabert (Critique au Petit Bulletin) a décerné
- 1er Prix : Julie JOYEUX
élève de Terminale S au Lycée Marie Curie à Echirolles (38)
pour sa critique du film Black Swan de Darren Aronofsky
- 2ème Prix : Inès RIBAS
élève de Terminale L au Jean Puy à Roanne (42)
pour sa critique du film Potiche de François Ozon
- 3ème Prix ex aequo : Marie RASCLE
élève de Terminale S au Lycée François Mauriac à Andrézieux (42)
pour sa critique du film Black Swan de Darren Aronofsky
Volodia PIOTROVITCH D'ORLIK
élève de Première ES au Lycée Emmanuel Mounier à Grenoble (38)
pour sa critique du film Potiche de François Ozon
élève de Première ES au Lycée Emmanuel Mounier à Grenoble (38)
pour sa critique du film Potiche de François Ozon
